Chapitre 1


Entretien avec Charles Forfert

Pour retracer l’introduction des technologies au sein des établissements carcéraux, nous avons rencontré Charles Forfert. Ce chapitre vous est proposé sous la forme hypertextuelle. L’entretien est enrichi de notes, médias et présentations que vous pouvez consulter au travers des liens hypertextuels au fil de ce chapitre.


Quels souvenirs avez-vous de l’introduction de la technologie à d’autres fins que la sécurité en prison ?

La première fois remonte au plan informatique pour tous en 19821. Nous faisions partie des établissements équipés des premiers TO7. Alors évidemment, il faut ramener à ce que c’était à l’époque le TO7. Mais bon, ça a participé à un engouement, à quelque chose d’excitant, qui a aussi aux instituteurs de réfléchir aux modalités pédagogiques.

L’année suivante, 1983, on a eu l’entrée de la télévision. Et là aussi, même si les programmes télé de l’époque n’étaient pas ceux d’aujourd’hui, il y avait aussi des documentaires, en dehors du divertissement, de la consommation pure et simple de la télé dans la cellule. Donc là aussi ça a été un départ.

Projet PAO – Maison d’arrêt de Strasbourg (1988-1992)

Ensuite, je me souviens, on a commencé à faire de la PAO, la publication assistée par ordinateur. Mais dans un but d’imprimerie, strictement d’imprimerie. On avait envisagé ça plutôt comme d’un moyen de faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’association en faisant de la PAO, en apprenant aux gens à faire de la PAO.

Et derrière on avait acheté une offset, en 1987, au Républicain Lorrain et on imprimait donc des trucs publicitaires pour des boîtes. Donc ça a mis la puce à l’oreille du responsable régional de Strasbourg, à l’époque, pour l’ouverture de la nouvelle prison de Strasbourg. Il m’avait proposé de postuler comme chef de service et de mener un projet PAO, à des visées plus formatives.

L’année suivante, 1988, je commençais en tant que chef de service à la nouvelle prison de Strasbourg, et avec l’université de Strasbourg on répondait à un appel d’offre de la « nouvelle mission qualification » pour un financement du FSE. On avait monté une opération sur trois ans, en s’appuyant sur une association de formation et d’insertion par le travail sur Strasbourg.

Notre dossier a été retenu, alors les détenus passaient un tiers de leur temps en formation et deux tiers en production, où ils imprimaient tout ce qu’il était possible d’imprimer, pour les particuliers ou professionnels, en numérique et informatique. L’opération au niveau de la formation était poussée beaucoup plus loin, à des stades validés par l’université de Strasbourg. Franck Aussert, directeur à l’époque de l’IUT d’informatique Illkirch-Graffenstaden qui s’en occupait.

Dans le cadre de la formation on avait mis en place une évaluation. D’une part, c’était imposé par le FSE pour justifier des résultats, d’autre part parce que c’était important sur le plan pédagogique pour développer avec l’université de Strasbourge un diplôme d’opérateur PAO. Et le dossier d’ailleurs, ça avait été validé il me semble-t-il par l’université de Strasbourg. Comme je suis parti au bout de 3 ans pour Montpellier, j’ai peut-être un petit trou de mémoire. Enfin, y a peut-être des informations qui ne sont pas venues jusqu’à moi et donc je ne peux pas l’assurer à 100%, mais, il me semble qu’ils ont créé une sorte de diplôme d’opérateur PAO.

Quand ils en avaient terminé, la plupart des débouchés étaient vers l’imprimerie au sens large, c’est à dire de la mise en page de journaux, de la création de publicité, etc. La formation allait assez loin. Sur les mois, sur le laps de temps où j’étais à Strasbourg, il y a 13 personnes qui sont sorties de prison qui étaient passées par ce dispositif. Les 13 ont été réinsérés, mais pas à des places de commis-boucher, hein ? À des places à à 30000 francs par mois, hein, à l’époque.

Cette opération était très intéressante, mais le problème, c’est que je suis parti. Derrière, de nombreux collègues sont partis, ça a changé de directeur, de gouvernement. Alors que c’était vraiment une opération intéressante. Enfin voilà quoi, c’est toujours le même problème et ça m’a toujours un peu énervé quand on faisait des choses intéressantes en prison, qu’il n’y ait pas un service chargé, au niveau central, de capitaliser tout ça. Vraiment dommage.

Le seul qui a « récidivé »… Mais le pauvre, il avait bien gagné sa vie. En sortant, il a rencontré une nana et il a voulu se faire une petite année sabbatique. Il est parti au Népal, en Inde, à droite, à gauche avec sa copine. Et puis là-haut, il a eu un accident de moto, avec une grosse blessure à une jambe et quand il a été rapatrié en France, il a été reconnu adulte handicapé et donc il a vivoté de sa petite pension d’adulte handicapé, fumant son petit joint le soir sur les hauteurs de Nice2 avec sa copine regardant le coucher de soleil. Et il allait chercher sa came une fois par mois, ou tous les deux ou trois mois en passant par Sète.

Parce que, à l’époque, Sète n’était pas très surveillé au niveau du port voyageur-passager. Donc il passait par là et puis après il rentrait à Lille. Du coup, j’ai rencontré sa copine comme ça, elle a atterri à la prison de Villeneuve-lès-Maguelone3 et on a bien discuté.

En tout cas, il n’a jamais recomis de délit grave, ce dont il avait l’habitude parce que il était multi-récidiviste. Il y a un autre ancien détenu du dispositif PAO qui bosse encore du côté de Grenoble2, dans une boîte de pub.

Le grand intérêt de cette formation, c’est que les jobs ensuite étaient intéressants et que les détenus entraient dans d’autres sphères.

Alors certes, entre-temps, petit à petit, ils se sont modernisés, mais on avait une imprimerie dans l’administration pénitentiaire à Melun. On aurait pu en profiter5, pour moderniser cette imprimerie beaucoup plus tôt. Et utiliser la PAO et tous les nouveaux outils qui étaient à disposition. Bon aujourd’hui, certainement qu’ils l’ont fait.

Encore que, avec la dématérialisation, je ne suis pas sûr que l’imprimerie existe encore. Là aussi je je suis un peu out au niveau des bonnes informations. Enfin voilà. Cette opération financée par le FSE a été très suivie, car il y avait un coût important quand même. Cette opération a donné des idées à d’autres, pour de nouvelles initiatives, pour faire tourner leur imagination et essayer de trouver des choses qui pouvaient galvaniser un peu les troupes.

Parce que c’est vrai que dans les maisons d’arrêt françaises, on a quand même on avait très peu de choses intéressantes qui se passaient quoi.

Projet télématique – Maison d’arrêt de Strasbourg (1988-1992)

Ensuite, il y a eu cet appel d’offre d’administration centrale qui cherchait effectivement à développer le plus possible tous ces nouveaux moyens, tous ces nouvelles technologies. Et il y a un appel d’offres par rapport soit à la télé, réseaux câblés, chaîne télé, et cetera, soit par rapport aux réseaux télématiques.

Pour assurer le financement du projet, on avait postulé sur deux appels à projet et nos deux dossiers ont été retenus. Il s’agissait de la création d’une chaîne de télévision interne.

Donc tout a été câblé pour pouvoir diffuser la chaîne de télévision partout dans l’établissement. Donc forcément c’était pas très difficile de faire rentrer la technologie, et puis de développer une chaîne que les détenus faisaient tourner. Et diffusée 24/24. Alors avec des répétitions, comme le font certaines chaînes aujourd’hui, comme Arte ou France 5, ou tel documentaire de telle heure passe à telle autre heure. Ces répétitions permettaient à un maximum de détenus de voir les reportages. Afin qu’ils ne se contentent pas de regarder RTL ou la une, la deux, la trois, enfin, à l’époque où M6 était déjà créé, mais pour qu’ils aient d’autres contenus.

Et c’était aussi très intéressant parce que là aussi, il y a eu un engouement phénoménal. D’autant qu’en plus on avait réussi à instaurer a parité dans l’équipe télé, avec le directeur qu’on avait à l’époque à Strasbourg. C’est-à-dire qu’il y avait des femmes détenues et des hommes détenus. À l’époque, je ne te dis pas, ça n’a pas été rien de faire passer ça dans le personnel de surveillance.

Avec cette chaîne télé, on avait deux intervenants extérieurs, pour avoir un atelier qui tourne toute la journée. Ils pouvaient faire fonctionner la chaîne toute la journée. On avait un intervenant qui venait le matin, un autre qui venait l’après-midi, ce qui nous avait aussi permis d’allonger la journée pénitentiaire. Dépasser le sacro-saint « 17h30 ».

Ils faisaient des petits reportages à l’intérieur pour expliquer quelque chose, pour faire de la publicité à je ne sais quoi, encourager les gens à s’inscrire dans telle nouvelle activité ou tout un tas de choses comme ça. Et puis ils faisaient des interviews aussi. Donc c’était intéressant et puis surtout ça fonctionnait bien. Parce qu’on avait quand même pas mal d’audimat. On a fait des sondages à deux reprises, on avait des auditeurs qui parfois, dépassaient les 30% de la population de la maison d’arrêt de Strasbourg. Je ne sais pas si tout le monde voit ce que ça représente 30%6. Alors pas de manière continue hein ?

Il y a ceux qui regardaient les informations de la chaîne sur ce qui se passait à l’intérieur, il y a ceux qui voulaient s’informer que les horaires de parloir étaient modifiés parce qu’il y avait des jours fériés pour qu’ils préviennent leur famille, et cetera. Donc il y avait des informations le quotidien, puis il y avait des petits programmes un peu plus culturels ou informatifs ou documentaires.

Donc ce projet a très bien fonctionné, même quand je suis parti. Jusqu’à ce qu’un directeur, que je connais bien, arrive là-bas et décide d’arrêter la chaîne, au motif sécuritaire. Et il avait, comme preuve, fourni une cassette. Qui est un terrible magouille entre un surveillant de la zone où il y avait le studio et puis un un détenu, qui comme par hasard était fautif et aurait dû être aurait dû être puni et en fait a une libération conditionnelle à la demande de l’administration, un mois plus tard.

Cette opération a pu démarrer tout doucement en 1988. Et en avril 1989 plus fortement à l’occasion de l’inauguration du lycée pénitentiaire suite à l’ouverture de la prison à Strasbourg. Nous avions donc un proviseur et une équipe pédagogique renforcée. Le directeur l’administration pénitentiaire a décidé d’inviter plein de monde et nous avions retransmis toute la cérémonie en direct sur la chaîne.

Nous avions renforcé les effectifs de surveillance pour l’interviewer et le commentateur. Dans le studio, nous avions demandé aux deux intervenants de l’atelier d’être présents, car ils étaient plus compétents que nous sur le plan technique. Pour ne pas qu’il y ait un troublion qui puisse glisser un propos inadapté dans le magnétosource, et l’envoyer en direct dans toutes les cellules. C’était un sacré événement. Tous directeurs pénitentiaires d’Europe étaient présents, ainsi que les hommes politiques des autorités locales, régionales et nationale, voilà un monde fou. Il y avait 350 personnes invitées.

Le ministre de la culture a été empêché, sa directrice de cabinet l’a remplacé pour la signature de la Convention Nationale concernant le développement de la lecture en prison, le jour de l’inauguration, au lycée pénitentiaire. On savait créer l’événement à Strasbourg. Puis j’avais un directeur génial, avec lui, j’ai pu mener des projets que je n’aurais pas pu porter ailleurs.

Projet Minitel – Maison d’arrêt de Strasbourg (1990)

Grâce au financement sur appel d’offre dont je parlais, le second dossier, nous avons tout un étage en informatique, les travaux ont commencé en 90. Nous avons installé du câble Ethernet, si je me souviens bien. La préparation a demandé un certain temps car il fallait trouver le bon prestataire. Comme il s’agissait un appel d’offres national, ils ont été obligés de faire un appel d’offres aussi pour les travaux. 

En 1990 nous avons ouvert le réseau, toujours avec l’aide de Franck Aussert de l’IUT d’Illkirch qui nous avait ouvert les portes d’Alcatel. Grâce à son aide, nous avons obtenu des minitels derniers-cris gratuitement pour équiper toutes les cellules de l’étage. Et nous avions installé un serveur dans un local sécurisé.  

Ces minitels permettaient d’avoir une convention avec l’AFPA de Colmar, un grand centre de formation à l’époque. Les détenus de l’étage équipé de minitels pouvaient donc étudier à distance, avec l’AFPA de Colmar. Ils suivaient leurs leçons et faisaient leurs exercices quand ils le souhaitaient. Puis tous les soirs à la même heure, un surveillant ouvrait le réseau et « hop » tout ce qui était dans notre serveur s’envoyait à Colmar. Dès que la transmission était terminée, il coupait, ainsi, nous étions sûrs et certains qu’il ne pouvait pas y avoir de communications clandestines. Ce moyen physique de maîtriser la connexion était rassurante, car en 1990, nous étions un peu inquiets avec l’informatique. Rien ne pouvait rentrer et sortir sinon pendant ce court laps de temps, entre le serveur de l’AFPA de Colmar et le nôtre à la prison.

Avec le lycée pénitentiaire, cette opération était encore plus intéressante. La proviseure était très impliquée. Elle est parvenue à recruter un enseignant supplémentaire pour le tutorat. Ainsi, nous n’avons pas eu d’abandon ou de gens démotivés ou en échec. Toutes les semaines, chaque détenu avait 1 h de tutorat pour faire le point : s’il avait des soucis, des incertitudes ou incompréhensions, un problème de motivation par exemple pour des raisons familiales. Donc il y avait un suivi qui était assez important, un encadrement assez colossal, ce qui fait que on a eu très peu d’échecs.

Beaucoup de détenus ont ensuite été pris par l’AFPA de Colmar pour entrer dans une Formation qualifiante/diplômante. Pour une qualification plus avancée que maçon, plutôt électricien ou électroniciens, ce genre de métiers. C’étaient des jobs plus intéressants, pour des compétences recherchées et les postes bien rémunérés.

L’enseignement était dispensé à distance, pour la technologie c’était nouveau. L’enseignement à distance existait avant, mais pas de cette manière-là, pas sous cette forme. Usuellement, on utilisait encore le papier. Donc il y avait un attrait supplémentaire pour les détenus.

Entre le démarrage en 1990 et mon départ en 1992, il me semble que 90 détenus sont entrés dans ce dispositif, un chiffre plutôt énorme pour une prison cette année-là. Je sais que le dispositif a perduré après mon départ. Cependant, là encore, tout dépend des personnes qui ont repris le projet. Car la technologie devient obsolète au bout d’un certain temps. Donc il faut des personnes pour pour faire évoluer le dispositif. Alors qu’en est-il des directeurs et proviseurs qui se sont succédés ? Parce que la proviseure, Dominique Laporte, est partie en 1993 pour la création du lycée pénitentiaire de Fleury-Mérogis. Il serait intéressant de savoir combien de temps ce partenariat a perduré et si des statistiques ont été relevées par la suite.

Démocratisation de l’informatique en prison

Je suis parti en 1992 de Strasbourg pour la prison de Villeneuve-lès-Maguelone où j’ai été nommé chef de projet sur le département de l’Hérault. Le SPIP a été « créé » sur décret en 1998 et il a ouvert en 1999, on m’a proposé d’en être le directeur.

Dans les années 2000, l’informatique est apparue partout, y compris dans les prisons. Alors pas forcément en quantité suffisante, et nous peinions à trouver du personnel motivé et formé, pour pouvoir effectivement utiliser l’outil intelligemment pour les détenus. Pour certains d’entre nous, c’était porteur d’espoir de proposer quelque chose de plus intéressant grâce aux nouvelles technologies.

Toutes les prisons que je connais, mais je les connais pas toutes, alors je ne parle pas de la petite prison de Bourgoin-Jailleu ou de je ne sais pas où, hein. Mais toutes les prisons dignes de ce nom étaient équipées avec de l’informatique.

Dominique Ferron travaillait beaucoup avec l’informatique, que ce soit avec les mineurs, ou les allophones, parce qu’il y a tout un tas d’outils qui sont apparus. Cela permet pratiquement de doubler les heures effectives de travail pour l’apprendrentissage du français. Autre chose, les mineurs par exemple, c’est un public très difficile. Dominique les engageait par le biais du jeu vidéo. Et puis après, il les redirigeait vers les mathématiques, la physique. Ce qu’il n’aurait jamais réussi à faire sans l’informatique. Il y a eu un essor colossal, on a vraiment franchi un autre pas avec l’informatique et tous ces nouveaux outils. 

Un grand tournant de manière générale, on n’était plus à une petite initiative locale, on était vraiment à quelque chose de global. 

Maintenant il y a des établissements qui disposent de Médiathèques gérées par informatique. Alors malheureusement ils ne sont pas assez nombreux car tous ne s’y prêtent pas et puis tous n’ont pas des gens capables de porter ce genre de projet. Les détenus, ils consultent un ordinateur pour choisir un média à emprunter ou faire des recherches. Cette possibilité n’existait pas du tout il y a 30 ans. 

On regarde sur ce laps de temps, on se dit tiens quand même, c’est intéressant. Mais je trouve que ça ne va pas assez vite, parce que lorsqu’on a comme ça une dynamique qui se lance, qui se met en place, il faut y aller.

Internet en prison, son opinion

Pour l’enseignement à distance, enfin en ce qui me concerne, ça fait longtemps que je le prône hein. D’ailleurs je l’avais dit à la fin de la petite conférence que j’avais donné à l’Université.

Pour moi, un jour ou l’autre, il faudra qu’Internet rentre en prison, et que les détenus puissent avoir accès à tout ce qui est nécessaire pour se prendre en charge, et qu’ils puissent faire des choses intéressantes, comme des cours ou formations, voire des démarches administratives.

Enfin il y a des tonnes de choses à développer. C’est un enjeu capital. Au lieu de s’ennuyer dans sa cellule 23h/24. Les activités présentées sur « papier glacées », mais en réalité, en maison d’arrêt, puisqu’elles sont surpeuplées, cela représente peu d’heures d’activité par détenu et par jour au total.

Je pense qu’Internet est une solution. Mais il faut renforcer le tutorat. Il faut aller voir les détenus dans leur cellule, les regrouper en salle de classe, pour identifier leurs problèmes et les suivre, les remotiver. Il faut aussi faire appel à l’assistante sociale pour résoudre un problème à l’extérieur qui leur occupe toute la tête. Il est important de faire tout ça, en même temps. Si on ne le fait pas, on aura beaucoup moins de résultats.

Les gens qui ont besoin de ça pour réussir en prison, qu’ils s’en sortiraient seuls dehors dans d’autres dispositifs. Et si nous voulons vraiment pouvoir faire quelque chose qui ait une portée beaucoup plus importante, alors il faut faire ce que je viens de dire.

Il y a une période où ça aurait pu se faire, et puis il y a eu des mutations, des changements de politique à 180°, notamment suite aux actes terroristes en 2009 et 2015. En conséquence, tous les fruits de ces initiatives intéressantes sont tombés parce qu’on est passés à autre chose.

Je ne sais pas trop si le débat est encore d’actualité. J’ai bien peur que non, puisque on a gentiment des préfets de nouveau qui sont à la tête de l’administration pénitentiaire. Les préfets ne sont pas connus dans notre monde pour permettre des évolutions dans ce genre de domaine. J’ai bien peur que là, je pense qu’on est dans une période où on régresse. De nouveau. De toute façon, on a toujours avancé par paliers, comme ça tout d’un coup : pouf, t’as 7, 8, 9, 10 ans où ça avance, ça bouscule tout. Et parfois on régresse un peu, c’est comme ça.

Je manque d’informations sur l’administration pénitentiaire depuis que je suis à la retraite. Il faudrait voir avec un chef d’établissement ou un directeur de SPIP qui partage mon opinion pour voir ce qu’il se prépare, qu’est-ce qu’il se fait, qu’est-ce qui se discute et se dit. Parce que la grande question aujourd’hui, est « Quand est-ce qu’internet va rentrer en prison ? ».

J’ai trop entendu « Vous êtes complètement fous et la sécurité ? ». Celui qui veut communiquer avec l’extérieur, il fait comment ? Par la famille, au parloir, par son avocat, ou avec le téléphone portable. Et c’est la grande hantise de l’administration.

Aujourd’hui, les téléphones portables on en trouve tous les jours, on en trouve je ne sais pas combien. Donc s’ils ont des téléphones portables, ils peuvent communiquer avec l’extérieur. L’avantage d’un usage « autorisé » d’Internet, l’informatique permet de tracer leur navigation.

Je pense que l’argument sécuritaire est naïf. Donc j’espère qu’un jour on va enfin franchir le pas. Parce qu’on va faire des économies de médicaments, dès on va leur permettre d’accéder « à ». Aussi, ils n’auront plus d’excuse en disant « je n’ai rien pu faire », « je ne peux pas faire, je suis ici », « je ne peux pas faire, j’ai des problèmes familiaux ». Justement il va pouvoir envoyer un mail à ses proches de sa cellule le soir quand il rentre de l’atelier ou d’une activité ou du sport.

Il faut sortir de ces œillères sécuritaires qui te disent « vous êtes complètement fous ». La preuve, moi quand je vois tout ce qu’on a déjà fait dans ma petite carrière dans trois établissements différents. Je me dis qu’il est encore possible d’aller plus loin.

D’autant que maintenant, l’administration pénitentiaire s’est quand même beaucoup ouverte sur l’extérieur, sous l’influence d’Isabelle Gorce, quand elle dirigeait l’administration pénitentiaire. On peut créer des synergies qui sont très intéressantes aujourd’hui.

Maintenant, il est plus facile de faire venir l’Université, le département, la sécurité sociale, la caisse de vieillesse, etc. Ainsi, le détenu « fait » par lui-même, il saura faire quand il sortira.

Pour illustrer mon propos, j’aimerais raconter une anecdote. Lors de mon premier poste à l’administration pénitentiaire à Chalon-sur-Marne, nous avions reçu un détenu qui avait purgé 20 ans de peine à Saint-Martin de Ré. Quand il a enfin obtenu sa libération conditionnelle, nous avons été obligés de négocier avec les magistrat la révocation de sa liberté conditionnelle au profit d’une semi-liberté. Je me faisais fort d’organiser avec des bénévoles un planning parce qu’il n’était pas capable de sortir. Il n’osait même pas traverser la rue. Il ne reconnaissait ni les voitures, ni les signalisations comme un feu piéton. Il ne savait pas compléter une feuille de soin pour la sécurité sociale. Nous avons dû lui offrir un accompagnement renforcé.

Ouvrir la prison sur l’extérieur, c’est une évidence, un vrai besoin.

Il faut y aller avec Internet

Ça ouvrira de nouvelles fenêtres, de nouvelles possibilités, surtout pour de la population pénale, c’est une manière plus intelligente et plus développée, plus poussée, plus fine, d’avoir un pied à l’extérieur. Parce qu’ils vont sortir ces gens-là, il faut bien penser à leur sortie.

Seulement, l’administration pénitentiaire a un certain retard. Il lui faut investir beaucoup d’argent, à la fois pour le vieillissement de la population, la surpopulation.

Pour moi, il faut qu’on saute le pas dans les 10 ans qui viennent, il faut qu’il y ait internet. Alors il y a des spécialistes pour assurer la sécurité. Et pour les contenus, on a des spécialistes aussi, que ce soit culturel, pédagogique ou la vie courante, la vie quotidienne, les compétences sociales. Parce que ces compétences, elles manquent à nombre de détenus.

Avant mon départ à la retrait luttait contre l’analphabétisme, parce qu’au dernier recensement dont je me souvienne, je crois on était à 17% en prison d’analphabètes total.

Les technologies, une réponse aux problèmes en prison

Un mot sur généralisation de l’informatique, la multiplication des postes informatiques et de l’usage des postes informatiques en particulier par les enseignants.

Béziers, pour être dignement équipés, ils ont attendu l’ouverture du centre de détention, en 2012. Dans les prisons modernes comme Villeneuve-lès-Maguelone, Strasbourg, Fleury, La Santé, Rennes ou Nantes. Ils étaient bien équipés en informatique. Et les enseignants s’en sont emparés. Dans la relation pédagogique, avoir un média, car l’écran est un média quelque part, facilite la relation.

Cela permet de démultiplier l’impact. On peut mettre quelqu’un qui est un peu plus avancé sur un exercice sur l’ordinateur et consacrer du temps à un autre qui en a besoin. Maintenant, on peut avoir des classes de 10 à 15 détenus, en suivant convenablement chacun d’entre eux.Avant, avec des classes de 15 détenus, ceux qui ne suivaient pas, on ne pouvait pas les aider.

De ce que j’ai pu observer, ce sont vraiment les enseignants qui ont su utiliser ces équipements arrivés en masse. Les SPIP ont pu avancer également, car nous avons pu développer des activités qui étaient impossibles avant.

En parallèle, à ma connaissance, à partir du moment où les établissements ont été équipés, je n’ai pas vu de nouveaux projets de taille en lien avec les technologies. Quelques uns pour la formation, mais pas de « gros » projet.

Les projets restent toujours des initiatives locales qui ne se propagent pas au niveau central. Je trouve cela dommage. Une goutte d’eau dans l’océan d’une part, et d’autre part, lors des mutations ou départ, ces initiatives peuvent s’écrouler.

L’administration central ne conserve pas de traces. Il n’y a pas un service chargé de recenser les initiatives des prisons, SPIP et milieux ouverts de France pour ensuite généraliser les expérimentations prometteuses. Ils pourraient développer certaines expérimentation à quelques établissements supplémentaires, et faire progresser la réinsertion. Malheureusement, ce n’est pas ainsi que fonctionne notre administration pénitentiaire.

  1. Le plan informatique pour tous (PIT) n’a pas été strictement ouvert en 1982, plutôt en 1985. Les TO7 ont véritablement été édités en 1982, mais n’étaient pas les modèles impliqués dans le PIT. ↩︎
  2. Le nom de la ville a été modifié pour garantir l’anonymat. ↩︎
  3. Prison où exerçait Charles Forfert avant son départ à la retraite, cf sa biographie. ↩︎
  4. Le nom de la ville a été modifié pour garantir l’anonymat. ↩︎
  5. Charles Forfert regrette que l’administration pénitentiaire ne développe pas sur le territoire national les initiatives locales qui ont fait leurs preuves. ↩︎
  6. Capacité d’accueil de la maison d’arrêt de Strasbourg : 447 détenus, en surpopulation constante de 160% selon le DNA et le CGLPL source ↩︎